Il semble qu'ils fabriquent des escaliers plus durs qu'autrefois, En tout cas, les marches sont plus hautes ; et il y en a d'avantage. Et il est plus difficile de monter deux marches à la fois. Oui, aujourd'hui, je ne peux en prendre qu'une seule. C'est comme les caractères d'imprimerie dans les journaux, ils sont de plus en plus petits. Les journaux s'éloignent de moi de plus en plus. Il n'y a qu'une façon pour moi de savoir les nouvelles, c'est de me les faire lire à haute voix. Malheureusement, de nos jours les gens parlent si bas qu'on ne les entend pas. C'est comme la distance de ma maison à la gare, elle s'est allongée ; elle a doublé. Puis ils ont ajouté une montée que je n'avais jamais remarquée avant. En tout cas, les trains partent plus tôt. J'ai perdu l'habitude de courir après pour les rattraper car quand j'arrive ils sont déjà partis. C'est comme les costumes ; ils ne fabriquent plus les mêmes étoffes qu'autrefois. Tous mes costumes ont tendance à rétrécir, surtout à la taille, d'ailleurs. C'est comme les lacets de chaussures, ils sont plus difficiles à attraper ; ils sont trop courts. D'ailleurs, les gens de mon âge me paraissent plus vieux que moi. L'autre jour, au bar de l'Université, j'ai rencontré un de mes camarades de classe, il avait tellement changé qu'il ne m'a pas reconnu. - T'as un peu grossi, Georges, je lui ai fait remarquer. - Ben, il m'a dit, c'est la nourriture actuelle, elle fait grossir. - Il y a longtemps qu'on s'est vus, hein, Georges ? - Ola, oui, il y a longtemps ! C'était quand la dernière fois ? Cela doit faire plusieurs années. La dernière fois c'était après les élections, je crois, hein ? - Oui.... Quelles élections ? - Ben, je sais pas. Celles de Vincent Auriol ? - Ah oui, c'est possible, oui. Et ce matin, en me rasant, je pensais à ce vieux Georges, et je regardais mon image dans la glace ; ils ne font plus les mêmes miroirs qu'autrefois, j'étais tout flou !
Corey Ford 1902 – 1969 |